Mr Smith au Sénat ou la puissance de l’engagement

Tout commence par la mort quelque peu embarrassante d’un sénateur, alors que la loi de finance qui doit passer au sénat est sur le point d’entériner un projet de barrage des plus véreux. Nous sommes alors dans l’antichambre du sénat où les tractations vont bon train pour élire le remplaçant. Mais ce choix est bien difficile, entre les amitiés et inimitiés des uns et surtout la loi de finance prochaine qui doit être adoptée sans que le projet de barrage soit empêché. Il faut donc trouver un sénateur fantoche, mais lequel ?

Ici ceux sont les enfants du gouverneur qui vont avoir un rôle clé, au cours du repas ils se font les champions d’un dénommé Smith, dirigeant des Boys Rangers adulé par la jeunesse. Bien que le choix des enfants soit discuté, le gouverneur, son chef politique et le sénateur qui ont porté le projet de barrage, pensent avoir trouvé l’homme de paille qui servira leur politique sans le savoir. En effet comment un jeune homme sans expérience politique pourrait nuire à leur projet ? Surtout quand celui-ci s’avère être le fils d’un ami très proche du sénateur qui l’a pris sous son aile et que celui-ci a tout du jeune homme naïf et sans expérience. Mais le jeune homme est aussi un idéaliste, un admirateur de Jefferson qui porte au nue la constitution américaine, la liberté et l’honnêteté. Quand la presse vient à se moquer de lui il réagit en prouvant qu’il n’est pas un sénateur fantoche et en proposant une loi pour établir une colonie de vacance pour les enfants des villes dans un lieu de rêve qui n’est autre que celui où doit se construire le fameux barrage…la lutte commence alors et elle sera sans merci, révélant les aspects les plus noirs de la réal politique.

C’est la deuxième collaboration de James Stewart avec Franck Capra après la comédie “Vous ne l’emporterez pas avec vous” et avant le mythique “La vie est belle”

Mr Smith au Sénat c’est le symbole de la liberté d’expression, de la lutte d’un seul homme contre les puissants et la corruption. Le thème de prédilection de Franck Capra son réalisateur, qui se qualifie lui même de cinéaste idéaliste. Un film, un thème, une idée du cinéma qui sonne comme un message d’espoir en ces temps troublés où les nationalismes font entendre leur sinistre voix. Alors que le spectres des années 30 assombrie notre ciel, c’est au cœur même de ces années que nous venons puiser un peu de beauté, pour voir « plus grand que nature » comme Capra.

Avant d’aborder le film, quelques mots sur l’idée de cinéma chez Capra. Après avoir connu le succès avec la comédie New York-Miami, Capra comprend qu’il peut dire quelques chose de plus puissant aux foules qui viennent voir ses films. Sans délivrer un message pompeux, Capra décide de mettre tout son talent au service de l’homme, d’être un cinéaste engagé. Le thème de Capra c’est

«  le cri de révolte de l’individu écrasé par la production de masse, la pensée de masse, l’éducation de masse, la politique de masse, la richesse de masse, le conformisme de masse. »

Un thème bien actuel en vérité.

Cet engagement Capra va l’exprimer dans toute sa grandeur et ses risques avec Mr Smith au Sénat.

La génèse de Mr Smith

Tout a très bien commencé pour Mr Smith, après avoir lu les quelques lignes de synthèse de synopsis d’un livre trouvé par un de ses collaborateurs, Capra est de suite séduit et demande à acheter les droits. Il voit déjà qui seront ces acteurs principaux : James Stewart et Jean Arthur.

Quinze jour après la découverte du scénario, Capra, le scénariste Sidney Buchman, son assistant metteur en scène et une floppée de photographes s’en vont « explorer Washington ». Pour être au plus près des sensations de leur personnage quand celui-ci voit pour la première fois Washington, ils visitent la ville en autocar « en parfait touriste ». « Nous voulions voir Washington exactement comme notre jeune et impressionnable sénateur du Montana. »

Ils partent ensuite en quête d’un expert qui pourrait servir de conseiller technique sur le film. Il le charge alors de leur obtenir les autorisations pour venir photographier la salle de séance du Sénat dans ses moindres détails, et venir ensuite à Hollywood les aider à sélectionner les acteurs qui occuperont les sièges des sénateurs. Revenu à Hollywood le long processus de création du film commence : intégrer les notes prises à Washington pour réaliser le scénario, reconstituer le décor, choisir les acteurs. Si les acteurs principaux ne faisaient aucun doute pour Capra : “Jimmy Stewart et Jean Arthur formaient une équipe naturelle, faite sur mesure – l’idéaliste pur et naïf et la secrétaire cynique de Washington qui en est revenue de la politique mais a un cœur d’or.”. Il tenait à rencontrer personnellement chaque personne devant apparaître à l’écran, il s’agit pour Capra d’imaginer ses acteurs « comme des êtres humains faisant partie d’une histoire » il ne fait pas de bouts d’essai ni de test il se fie seulement à son instinct.

Le tournage débute en avril 1939 il se passe sans encombre et donne même l’occasion à Capra d’expérimenter une nouvelle technique pour les gros plans. Habituellement les gros plans sont tournés après le plan d’ensemble, l’acteur se voit alors entouré de caméras, de projecteurs, des points de repères lui indiquent où se trouvent les autres acteurs, le plus souvent ces acteurs ne sont pas là pour redonner la réplique et ce sont des doublures qui s’en charge. Il apparaît alors très difficile pour l’acteur du gros plan de retrouver le ton et le rythme qu’il avait lors du plan d’ensemble. Capra invente alors une manière d’entourer son acteur d’un environnement identique à celui du plan d’ensemble en utilisant la bande son originale de celui-ci, répliquée sur un disque. Plus besoin de doublure, pour que l’acteur retrouve le ton du plan d’ensemble, Capra le fait articuler une première fois avec la bande son en play back, puis lors du gros plan entre deux répliques il remet la bande son pour donner la réplique à l’acteur. Résultat le gros plan s’adapte parfaitement au plan d’ensemble.

Tout se passe à merveille, les avant premières avec le public qui permettent de rajuster certains points du film, la projection réservée à la presse qui soulève son enthousiasme. Variety écrit

“Le drame le plus vital et le plus émouvant de la vie contemporaine en Amérique qui ait jamais été raconté à l’écran. Filmé avec un talent prodigieux.”

Entre temps Capra a même reçu une lettre du président du comité du Club national de la presse à Washington qui lui demande d’avoir le privilège de présenter sous son patronage la première ou l’avant première du film. Le comité souhaite convier tous les membres de la presse de Washington, tous les membres du congrès et des personnalités officielles. Suite aux bonnes critiques de la presse Capra accepte à condition que les membres du club de la presse visionnent le film avant. Les membres visionnent le film, la machine s’emballe, ils assument alors l’entière organisation de la première à Washington : “c’est l’opération publicitaire la plus prestigieuse qu’ait jamais connue Hollywood ” selon Capra. Le jour de la première est même déclaré ” Journée Mr Smith “.

Autant de presse et cérémonies ne peuvent que consacrer Mr Smith. Capra vit un rêve éveillé, c’est le président du club de la presse qui vient le chercher en personne avec sa femme, pour la première fois le club laisse entrer des femmes dans son enceinte. Mais ce rêve va vite se transformer en cauchemar.

Mr Smith, le film qui fit trembler Hollywood.

Les premières salves vont gronder dès cette première, le public quittant la salle petit à petit au deux tiers du film, des mots comme ” scandaleux ” ” insultant ” sont proférés. Selon Capra ” un tiers environ du gratin de Washington avait quitté la salle lorsque le mot « fin » apparut à l’écran “. Ces réaction qui nous paraissent aujourd’hui incroyable vont aller crescendo.

Le club de la presse de Washington à l’origine de cette avant première qui avait dans un premier temps invité Capra pour le féliciter, va le calomnier et l’injurier. Il avait commis deux péchés : ” montrer le spectre de la corruption ” au sein de ” l’auguste Sénat” et dépeindre un de leur collègue comme un ivrogne.

Mr Smith divisa alors les critiques en Amérique, il fut autant acclamé que hué. ” Allant jusqu’à inciter les propriétaires de salles à faire campagne auprès de leur député pour que ceux-ci votent une loi leur permettant de refuser de passer des films qui ne seraient pas dans les meilleurs intérêt du pays “. Le tout se passant a quelques semaines de la seconde guerre mondiale, dans un pays divisé entre ceux qui voulaient se joindre à la lutte et ceux qui préféraient attendre. Pour les uns Mr Smith est alors un “ idiot subversif (…) qui fournit des arguments à Hitler ” pour d’autres ” un patriote ; (…) qui montre que nous avons quelque chose de précieux à défendre “.

Pour couronner le tout Mr Smith est un succès en salle. La Columbia se retrouve dans un étaux, le film marche bien sur le plan financier mais renforce chaque jour la volonté pour ses détracteurs de mettre en place une loi répressive pour interdire ces films.

C’est alors que le spectre de la censure apparaît en la personne de l’ambassadeur d’Amérique à Londres. Pour lui le film ridiculise la démocratie et peut porter atteinte au moral des combattants, il s’agit de le retirer au plus vite.

Tout l’engagement de Capra est alors mis à rude épreuve il défend son film devant son producteur, il sait qu’un ambassadeur n’a pas le droit de censurer un film. Pour Capra Mr Smith est un exemple pour les peuples opprimés : ” une bouffée d’air frais pour tous les pauvres types de la terre qui en ont marre d’être achetés et vendus comme du bétail et de se faire marcher sur les pieds par tous les Hitler de la terre. “ Mr Smith est symbole de liberté. En réponse à l’ambassadeur Capra et son producteur rassemble les articles, prises de position en faveur de Mr Smith, pour montrer à celui-ci à quel point il se trompe. L’ambassadeur resta sceptique mais ne redemanda pas la censure du film.

La plus belle réponse à ce déferlement de critique, à ces réactions hostiles résonnent particulièrement fort, elle vient de France et sera envoyée à Capra par sa femme alors qu’il est à l’armée. C’est un article du Hollyhood reporter de 1942, qui révèle que Mr Smith est le film ” choisi par les cinémas français comme le dernier film de langue anglaise à être projeté avant que l’interdit imposé par les nazis ne devienne exécutoire. ” La réaction des français à l’aube de l’interdit balaye toute les cris d’indignation de Washington, des applaudissements, des vivats, ” des acclamations ponctuèrent le fameux discours du jeune sénateur sur les droits et la dignité de l’homme “. Le correspondant de la zone libre écrit ” comme si les joies, les souffrances, l’amour et la haine, les espérances et les désirs d’un peuple tout entier qui place la liberté au dessus de tout trouvaient une expression pour la dernière fois. “ Capra apprend même qu’un cinéma des Vosges à continuer a projeter Mr Smith, sans interruption « pendant les trentes derniers jours précédant l’interdit ».

En regardant le film à présent, toutes les critiques semblent bien loin, reste seul le personnage de Mr Smith, son combat, son discours. C’est donc par ses mots que se conclue cet article, je ne saurais par ailleurs que trop vous conseiller l’autobiographie de Capra dont sont extraite les citations de l’article. Cette autobiographie et bien d’autres viendra scander le blog dans une toute nouvelle rubrique « les notes de lecture ».

« La liberté est un bien trop précieux pour être enterrée dans les livres. Les hommes devraient la porter à bout de bras (..) chaque jour de leur vie, et dire je suis libre de penser, de parler. »

 

      

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